
CHAPITRE 1: 1331.
EPISODE 1.
Une tignasse châtaine qui ne devait pas voir un peigne tous les jours, dépassait d'une botte de foin dans la grange de la ferme de la Jacasse. Une voix sortit de la tignasse:
-Mets-toi devant l'entrée. C'est bon? Alors attention, je vais lui faire peur, quand il va se sauver dehors, tu l'attrapes au passage. A trois...un...deueueueux...trois!
La tignasse châtaine avait bondi avec une tête en dessous puis, tout un corps qui s'écrasa lourdement sur le sol.
Un couinement qui semblait venir d'un goret, s'échappa du fond de la grange et un trottinement de petits sabots se fit entendre. C'était bel et bien un goret, tout rose avec sa queue en tire-bouchon, qui avait surgi hors des foins et qui braillait comme si on allait l'égorger.
Celui à qui la tignasse avait demandé de se poster à la porte de la grange, s'appelait Nicolas Boyard. Il avait des cheveux noirs et bouclés, encadrant un beau visage avenant et des yeux gris bleus. Il se tenait prêt à sauter sur le petit cochon, mais celui-ci fila si vite que Nicolas se retrouva les quatre fers en l'air au moment où l'animal lui passait entre les jambes.
Les deux gamins, car c'était des gamins, éclatèrent de rire. Le garçon à la tignasse châtaine se releva et vint aider son ami à se rétablir sur ses deux pieds.
-Dommage, dit Nicolas, mais il faut quand même bien qu'on arrive à l'attraper, mon père doit le vendre au village ce matin.
-Si tu n'avait pas laissé la barrière de l'enclos ouverte, il ne se serait point échappé, rétorqua l'autre.
-Oh! mais j'ignorais que Ton Altesse était si maladroite, sinon c'est moi qui serait entré dans l'enclos et toi qui aurait tenu la barrière!
Nicolas avait appelé son ami "Ton Altesse" parce que ce garçon de douze ans, avec ses cheveux châtains en bataille, ses yeux marron toujours prêts à rire, ses chausses et sa chemise pleine de boue, n'était autre que son Altesse Royale le prince Geoffroy Tuveil de Francheterre. A cet instant, Son Altesse le prince Geoffroy Tuveil de Francheterre ressemblait plus à un mendiant qu'à un prince. Il ne parraissait pas s'en offusquer, bien au contraire! Il n'était jamais aussi heureux que lorsqu'il était avec en compagnie de son ami Nicolas (fils de paysan de son état) et que tous deux faisaient les quatre cents coups.
Les bois, les champs, la forêt, voilà la vraie vie pour Geoffroy et pas la cour, avec son protocole et ses cérémonies officielles d'un ennui! De plus, il fallait s'habiller d'un costume ridicule, qui le faisait plus ressembler au bouffon du roi qu'à son fils et, pire encore, il fallait de peigner! Combien de fois pendant une de ces fameuses cérémonies, sa mère lui avait lancé le regard : "mon petit Geoffroy, il faudra que nous ayons une discussion aprés dîner", lorsqu'il baillait ou se goinfrait, car il était gourmand ce qui était trés mal vu à la cour.
Avec Nicolas, au moins pas le moindre protocole! On pouvait parler fort, rire fort, crier, hurler, grimper aux arbres sans risquer les remontrances des dames de la cour: "A-t-on jamais vu un prince de sang se conduire comme un sauvage? Sa Majesté la reine a bien du soucis avec lui, allez! De toute façon, elle le gâte beaucoup trop. Il devrait prendre exemple sur son frère le prince Guillaume..." et patati, et patata!
Prendre exemple sur Guillaume! mais qui voudrait ressembler à un prince héritier?! Etre toujours bien habillé, toujours bien poli, toujours serieux! Bien sûr, Geoffroy aimait beaucoup son frère, mais de là à l'imiter, non merci! Etudier, travailler, apprendre la politique, avoir des responsabilités, c'est trés bien quand on est destiné à devenir roi, mais Geoffroy, lui, n'était pas l'héritier du trône, alors pourquoi s'en faire je vous le demande? Non, l'important ce matin, c'était d'attraper ce satané cochon qui glissait entre les mains comme une savonnette.
-Ecoute, reprit Nicolas, ce qu'il faut c'est l'appâter. On va prendre des pommes et les mettre devant la grange. Ensuite, on va placer une botte de paille tout prés des pommes et se cacher derrière avec le panier à linge de ma mère. Quand il viendra manger les pommes, on renversera le panier sur lui et il sera pris au piège!
-Bonne idée, va chercher le panier, mai j'installe les pommes et la botte de paille.
Aussitôt dit, aussitôt fait. Ils se postèrent devant la grange où le petit cochon était retourné chercher refuge.
La première partie du plan fonctionna à merveille. Attiré par le parfum de pommes, le goret s'avança et sortit la tête de la grange pour vérifier que ses deux chasseurs n'étaient plus dans les parages. Rassuré, il fonça droit sur les fruits irrésistibles.
-A trois, dit Geoffroy tout bas, un...deueueux...trois!
POUFFF!!! Ils avaient versé le panier à l'envers sur le cochon qui, comme l'avait prévu Nicolas, fut pris au piège.
-HOURRA!!! crièrent les garçons.
Cependant, leur hourra fut de courte durée. Sitôt revenu de sa stupeur, le petit animal se sauva de nouveau avec, cette fois-ci, le panier qui le recouvrait si bien qu'on aurrait dit que c'était le panier qui se déplaçait tout seul en poussant des couinements suraigus. Le goret trottait maintenant à l'aveuglette, mais il avançait quand même trés vite. Geoffroy et Nicolas se mirent à courir aprés lui. C'était un drôle de spectacle de voir ces deux gamins poursuivre un panier à linge qui zigzaguait dans tous les sens.
Le panier fou atteignit l'entrée du mur d'enceinte de la ferme quand soudain, il s'imobilisa au moment où Geoffroy plongeait pour l'attraper. Le prince ayant mal évalué la distance, tomba à plat ventre dans une flaque de boue.
Le panier avait été stoppé net dans son invraissemblable course par une botte qui s'était abattue sur lui, ou plus précisément, par le propriétaire de la botte, qui regardait à présent Geoffroy avec des yeux écarquillés, son pied droit sur le panier et ses poings sur les hanches.
-Puis-je savoir ce que fait une Altesse Royale étalée dans la boue? demanda-t-il.
Francheterre 1331 Mortus lentus. Isabelle Georges. ABM Editions. ISBN: 978.2.35152.090.1
CHAPITRE 1: 1331.
EPISODE 2.
-Surtout ne laissez pas s'enfuir ce panier, enfin je veux dire ce goret, chevalier Enguerrand! répondit Geoffroy en se relevant.
Nicolas l'avait rejoint et parut aussi soulagé que lui par le coup de main (de pied en l'occurence) impromptu du chevalier.
-Cela fait une heure qu'on essaie de l'attraper! expliqua Geoffroy.
-Cela fait une heure que la cérémonie d'intronisation de votre frère Guillaume au rang d'écuyer a commencé! retorqua le chevalier.
-Aïe! Heu...oui...j'ai...j'ai oublié. Quel idiot je fais! dit maladroitement le prince qui maintenant qu'il se rendait compte dans quel état il s'était mis, regardait ses vètements en rougissant jusqu'aux oreilles. S'il s'était retrouvé dans cet état devant les dames de la cour, il aurait jugé la sitiation trés drôle, mais là, devant le chevalier Enguerrand de Beauregard, il se sentit soudain honteux.
Le chevalier Enguerrand de Beauregard était le capitaine de la compagnie d'ordonnance, la garde personnelle du roi. Il prenait sa tache trés à coeur et on ne l'avait jamais vu porter autre chose que son uniforme: chausses et cuissardes noires, chemise blanche recouverte d'un surcot rouge foncé, une cape et un chapeau noirs surmonté d'une épaisse plume rouge. Sur le devant de sa cape et sur le surcot, à l'endroit du coeur, un cygne blanc, emblème du roi Eric II, était brodé. Il était encadré d'un liseré doré qui formait un écusson. Le même liseré doré se retrouvait au bord des manches, du surcot et de la cape. Le capitaine sembalit taillé pour cet uniforme. Grand et musclé, il avait des cheveux bruns qui tombaient sur ses épaules. Son visage, aux traits bien dessinés, était volontaire. De ses yeux émanait une expression à la fois franche et mélancolique qui faisait dire aux dames de la cour: "Quel bel officier! et ses yeux! On peut dire qu'il porte bien son nom!"
Les gens admiraient Enguerrand de Beauregard. Les femmes pour son élégance et sa beauté, les hommes pour sa bravoure et sa loyauté, les enfants enfin parce qu'il commandait la garde et qu'il avait un magnifique cheval blanc répondant au nom de Panache, mais surtout parce qu'il avait des éperons en or et qu'à sa ceinture, il portait une épée, pas n'importe quelle épée, non, celle-ci avait un pommeau d'or qui brillait au soleil tout comme les éperons. Cette épée lui avait été léguée en héritage par son père qui l'avait reçue des mains d'Eric I, le père d'Eric II, en récompense d'une vie consacrée au service du royaume. Enguerrand était trés fier de son épée et, comme il était de coutume pour les chevaliers de donner un nom à leur épée, celle-ci se nommait Escarmouche.
-Ne pensez-vous point, Mon Prince, que j'ai autre chose à faire que de courir aprés vous?! reprit Enguerrand qui parraissait plutôt faché.
-C'est ma mère qui vous envoie? demanda Geoffroy sans oser le regarder en face.
-Oui, Sa Majesté la reine Rose s'inquiète de ne point savoir où vous êtes.
-Mon absence a donc été remarquée?
-Vous plaisantez? En ce moment même, toute la cour est réunie pour la cérémonie!
-Mon frère ne doit pas être trés content, essaya de plaisanter Geoffroy.
-C'est fort peu à côté de ce que ressentent vos parents, croyez-m'en! dit Enguerrand qui ne riait pas du tout. Vous imaginez ce que les courtisans diront de votre mère? Elle s'efforce de vous élever du mieux qu'elle peut alors, vous pourriez montrer un peu plus de reconnaissance, car franchement, c'est grand mérite en vérité!
Geoffroy songeait à la tête que Guillaume devait faire. Il avait envie de rire, mais voyant la façon dont le chevalier le fixait, il se mordit les lèvres et ne dit rien.
-Bien sûr, continua Enguerrand, je suis venu droit à la ferme de La Jacasse. Je me doutait que vous seriez avec votre ami Nicolas.
-On aurait pu être n'importe où, intervint ce dernier.
-Non pas, répondit catégoriquement le chevalier. Les journées sans classe, je sais fort bien que tu aides ton père à la ferme. Malgré l'influence de Geoffroy, je sais que tu es un garçon serieux. ALLEZ-VOUS OUI OU NON ME DEBARRASSER DE CE COCHON A LA PARFIN?!! ajouta-t-il en commençant vraiment à s'énerver.
-Ah oui! pardon, balbutia Nicolas en se précipitant pour récupérer le panier et son précieux contenu.
Geoffroy, lui, n'avait pas bougé. Il regardait Enguerrand et son envie de rire l'avait tout à coup abandonné. Il était moitié vexé moitié en colère que le chevalier prétende qu'il avait une mauvaise influence sur Nicolas, cependant il n'osa pas le contredire.
-Venez, Votre Altesse, fit Enguerrand qui, enfin libéré de son entrave, avait déjà tourné les talons et marchait vers Panache, son destrier blanc, qui broutait un peu plus loin.
-Au revoir, dit Geoffroy à Nicolas en suivant le chevalier d'un pas traînant.
-Au revoir Ton Altesse, répondit Nicolas d'un air triste.
Il regarda son ami s'éloigner d'un air songeur. Une voix derrière lui le fit sursauter et le sortit de sa rêverie. Elle venait de la fenêtre de la cuisine et criait: "QUI A VOLE MON PANIER? QUI A ETALLE LE LINGE MOUILLE SUR LE PLANCHER?!!"
-Oh, du diable! fit le petit paysan en regardant le panier d'un air coupable.
A suivre...
Francheterre 1331 Mortus Lentus. ABM Editions. ISBN: 978-2-351152-090-1.
CHAPITRE 1: 1331.
EPISODE 3.
Enguerrand monta sur Panache puis aida Geoffroy à se hisser derrière lui en croupe. Le prince aurait été fier de se retrouver sur un véritable destrier de chevalier s'il ne se sentait aussi misérable. Panache se mit à marcher vers le château. Un silence pesant s'installa pendant quelques minutes, ce fut Enguerrand qui le rompit.
-Il est fort dommage tout de même, que certains, qui sont nés fils de roi, se comportent comme des saltimbanques alors que d'autres, qui méritent tous les honneurs, sont fils de fermiers.
-Je sais que je ne mérite point mon rang, dit Geoffroy amer.
-Si fait, répondit Enguerrand. Si vous êtes né prince, c'est votre destinée. C'est que la providence vous a désigné pour ce destin, seulement, vous n'en avez pas encore conscience.
-Mais je n'ai aucune qualité.
-Bien sûr que si! Vous êtes courageux, intelligent et inventif. Le fait est que vous utilisez vos dons naturels uniquement pour faire des bêtises.
-En classe je suis un cancre.
-Si vous mettiez autant d'énergie à apprendre que vous en mettez à inventer farces et diableries, je suis sûr que vous seriez le plus doué.
-Vous le pensez vraiment? fit Geoffroy incrédule.
-Oh oui! le rassura Enguerrand.
-Le roi mon père doit être trés en colère?
-Vous le constaterez par vous-même.
-Il va me tuer, c'est sûr!
-Si votre frère ne l'a pas fait avant.
-Oh lui! il est si arrogant!
-Il n'est point arroguant, il est notre furtur roi, il ne peut se permettre de se conduire comme un bouffon!
-Fi! s'exclama Goeffroy, cela c'est mon travail!
Enguerrand éclata de rire.
-Pardon, Mon Prince, dit-il, je ne pensais point à vous en disant cela.
Il donna un petit coup d'éperon sur les flans de Panache qui se mit à galoper pour la plus grande joie de Geoffroy qui sentait Escarmouche taper contre sa jambe. Qu'il avait hâte, lui aussi, d'être nommer écuyer! Il rit avec Enguerrand. Réconsilié avec le chevalier, qui était aussi son héros, il se promit de faire des efforts pour être digne de son amitié.
Que dire de l'arrivée de Geoffroy au château? Il aurait souhaité qu'Enguerrand le laisse dans la basse cour. Il aurai ainsi pu passer discrétement par une poterne, cest petites portes dissimulées le long de la courtine. Cela lui aurait permis de rejoindre le donjon en cachette pour aller se changer avant de redescendre devant tous les autres. Malheureusement pour lui, le chevalier avait reçu l'ordre de la reine de l'amener directement à la cérémonie, directement, avait-elle bien précisé. Ils entrèrent dons directement, traversèrent la basse cour sans s'arrêter et firent leur entrés dans la haute cour.
-Nous vous faisons écuyer pour une période de quatre ans. Vous apprendrez la chevalerie, la loyauté, l'honneur et la bravoure. Puissent ces quatre années faire de vous un preux chevalier.
C'était le roi Eric qui parlait, face à Guillaume qui, lui, se tenait un genou sur le sol, les mains tendues pour recevoir son surcot noir, brodé d'un cygne au niveau du coeur et indentique à celui des soldats, les rouges étant réservés aux officiers.
Le roir déposa le surcot dans les mains de Guillaume en regardant Geoffroy descendre de cheval. Il aurait dû, à cet instant, prendre son fils aîné par les épaules et le relever pour l'embrasser, mais il resta figé sur place.
Guillaume, qui tournait le dos à son frère, ne comprenait pas pourquoi son père s'était arrêté immobilisé dans son élan. Il tourna la tête vers le point que le monarque fixait. Geoffroy se tenait là, couvert de boue, de paille et de honte devant toute la cour. Enguerrand confia Pananche à l'un de ses hommes puis rejoignit les autres chevaliers et le duc Robert de Beaujeu, connétable de Sa Majesté (son ministre des Armées en quelque sorte).
Devant l'air étonné de ce dernier, Enguerrand le regard d'un air désabusé qui semblait signifier: "Que voulez-vous que je vous dise?!"
A présent, toute la cour avait les yeux braqués sur Geoffroy qui ne savait plus où se mettre. Certains pouffaient de rire d'autres, au contraire, paraissaient scandalisés. La princesse Alice, qui était la réplique de sa mère en miniature, regadait son frère avec un mélange de honte et de dégoût. La reine Rose avait les sourcils levés. Son regard allait de Geoffroy à Enguerrand cherchant désespérément une explication. Quant à Guillaume, il faillit tombé à la renverse.
Le roir Erice fut le premir à se reprendre. Il releva Guillaume et l'étreignit comme si de rien n'était. En l'embrassant, le prince murmura à l'oreille de son père:
-Je vais le pourfendre.
En l'embrassant sur l'autre joue, le roi murmura à son tour:
-Laisse-le moi.
La cérémonie était achevée, chacun se pressa vers le nouvel écuyer pour le féliciter.
A suivre...
Francheterre 1331 Mortus Lentus. ABM Editions. ISBN: 978.2.35152.090.1.
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